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« Si ne pot li rois dormir. À propos de l’insomnie du roi dans la Première Continuation »

Résumé : Si ne pot li rois dormir A propos de l'insomnie du roi dans la Première Continuation. Mais au milieu des nuits, s'éveiller ! quel mystère ! Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre ! Victor Hugo, Les Contemplations, III, 20, « Insomnie », 1853. Aux insomniaques que la lecture de nos imposants romans de chevalerie ne parviendrait pas à plonger dans les bras de Morphée, on pourra conseiller le remède proposé par Pierre de Blois à la fin du XII e siècle : « Ad insomnitates, papaveris nigri, malvae, violae, hyoscyami decoctio pedibus, herbaeque decoctae capiti apponantur 1 ». Car le Moyen âge conçoit les troubles du sommeil comme un déséquilibre physiologique auquel pourra remédier l'application de simples dont la sève et le suc possèdent des vertus lénifiantes 2. Mais si cataplasmes et potions demeurent inefficaces, c'est que l'insomnie trouve ailleurs son origine. Symptôme des délicieux tourments de l'amour naissant 3 , l'insomnie peut aussi, dans un autre registre, manifester l'irruption du surnaturel dans le cours ordinaire de la vie humaine en tant que perturbation d'un cycle naturel 4. C'est, nous semble-t-il, cette dernière explication qu'il faut retenir pour rendre compte d'une scène 1 Pierre de Blois, « Lettre XLIII à Pierre, ami médecin » : J.-P. Migne, Patrologia latina, vol. 207, col. 127b : « Pour les insomniaques, appliquer sur la tête une décoction de pavot noir, de mauves, de violettes, de pieds de jusquiame et d'herbes ». Le pavot, opiacée connue depuis l'Antiquité pour ses propriétés soporifiques, entre dans la composition de nombreuses potions destinées à vaincre l'insomnie : « Papaver herba somnifera de qua Vergilius : "Lethaeo perfusa papavera somno" (Georg. I, 78) : soporem enim languentibus facit. Eius alia est usualis, alia agrestis, ex qua fluit sucus quem "opion" appellant (Isidore de Séville, Etymologiae, éd. Lindsay, Wallace M., Oxford, University Press of Oxford, 1911, rééd. 1989, lib. XVII, « De rebus rusticis », cap. IX « De herbis aromaticis sive communibus ». Par ailleurs, le remède que préconise Hildegarde de Bingen consiste à bouillir du fenouil et du millefeuille, à les appliquer ensuite sur les tempes et le front, de même que de la sauge fraîche trempée dans du vin sur le cou et sur le coeur (Causae et curae, éd. Paul Kaiser, Leipzig, Teubner, 1903, lib. III, « De insomnietate », p. 184 : « Qui autem aliqua contrarietate occupatus dormire non potest, si in aestate est, accipiat feniculum et bis tantum millefolii et in aqua modice coquat atque aqua expressa herbas istas calidas temporibus et fronti ac capiti circumponat et desuper panno liget. Sed et viridem salviam accipiat et eam vino modice aspergat et sic supra cor suum et circa collum suum ponat »). Dans le domaine de la science médiévale, on pourra lire l'intéressant traité arabe de Qusta ibn Luqa sur l'insomnie, rédigé au IX e s et édité par Oliver Kahl (« Qusta ibn Luqa on sleeplessness », Journal of Semitic Studies XLIII-2, 1998, pp. 311-326). 2 Cf. Hildegarde de Bingen qui compare le sommeil de l'homme au système végétatif des plantes. La nuit, la moelle de l'homme reprend force et volume et se régénère, de même que les plantes dont la montée de sève au printemps donne de la vigueur et permet la floraison. Au contraire, en hiver cette sève se retire dans les racines. L'insomniaque est ainsi un être affaibli comme une plante hivernale et malade car sa moelle ne peut recouvrer ses forces à cause de l'état de veille prolongée. La fonction de la décoction de plantes est donc aussi, sur un plan symbolique, de lui fournir une sève qui l'ensommeille et permette à sa moelle-la sève d'homme-de se régénérer. Cf. Causae, op. cit.., lib. II, « De somno », p. 81 : « cum enim homo dormit, tunc medulla eius recreatur et crescit, et cum vigilat, tunc medulla eius aliquantulum attenuatur et debilitatur, quemadmodum luna in augmento suo crescit et in detrimento suo descrescit et sicut radices herbarum in hieme viriditatem in se habent, quam in aestate in flores emittunt ». 3 Par exemple Didon dans l'Enéas ou Alexandre et Soredamor dans Cligès. 4 Guibert de Nogent relate le célèbre cas du fils adoptif de sa propre mère. Le nourrisson, qui ne dormait pas la nuit, poussait de tels vagissements qu'il ne pouvait qu'être, dit-il, possédé par le diable. Cf. Jean Verdon, La Nuit au Moyen âge, Paris, Perrin, 1994, p. 206 sq. et Jean-Claude Schmitt, Le Corps, les rites, le rêve, le temps. Essais d'anthropologie médiévale, Paris, Gallimard, 2001.
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Contributor : Sébastien Douchet <>
Submitted on : Sunday, June 21, 2020 - 6:52:31 PM
Last modification on : Monday, June 22, 2020 - 9:47:04 AM

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Sébastien Douchet. « Si ne pot li rois dormir. À propos de l’insomnie du roi dans la Première Continuation ». Perspectives médiévales, Société de langues et littératures médiévales d’oc et d’oïl (SLLMOO), 2008. ⟨hal-01637996⟩

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