Que meurent les girafes ?

Résumé : 1. En tout et pour tout, ça n'aura donc pas pris plus de huit plans de Sans soleil : huit plans pour que meure une girafe. Agonie interminable : l'image – de longue date – ne passe plus. Mais aussi, il faut commencer par dire la subjectivité alliée du spectateur qui finira par écrire ce texte : cette poignée de plans est d'abord l'oeuvre du souvenir. Là se tient ce qui, s'agissant du cinéma de Chris Marker, compte peut-être le plus. En pastichant Dimanche à Pékin, on pourrait dire que rien n'est plus beau qu'un film de Marker, sinon le souvenir d'un film de Marker. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un film de Marker si ce n'est, plus que des images présentes de souvenirs, un plan-mémoire dédaléen, abusant la perception actuelle, l'engourdissant, la chavirant par taquineries diverses ? Les crochets temporels et le morcellement en plans n'y sont-ils pas, non la simple fatalité due au médium du film, mais un codage visuel et sonore, des plus exigeants, du cheminement balayeur – zigzaguer, monter, sauter, mettre au point, rétrograder, etc. – que ne cesse d'emprunter notre esprit dans l'étoffe froncée, piégée des souvenirs où il n'existe nulle ligne droite (comme l'est le défilement chronologique du film : ne pas s'y laisser prendre…), nulle figure claire et distincte (comme l'est l'image indicielle analogique dans sa mécanicité : ne pas s'y tenir…) mais des enroule-ments, des colimaçons, de l'eau gommée, des esquisses ? Car si un film de Marker est toujours un laboratoire exorbitant d'images qui pensent, d'images qui se théorisent, sa malice, son humour ne cessent de faire s'échapper le film par des pirouettes dont il a seul (le film) le secret. La mémoire – on l'a dit et répété – est la grande affaire de Marker, cette mémoire qui est en fait le caillage de toutes les temporalités (le présent passe, le passé est le futur du présent, etc.). Mais non pas tant parce qu'elle convertirait le réel en images : la perception procède également par mise en images. Plutôt parce qu'elle est, dans la condition humaine, l'instance par excellence du montage (là où la perception est enregistrement) et de la projection (là où la perception est centripète) des images Durafour.indd 1 22/10/12 17:36
Mots-clés : Cinéma Chris Marker
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Contributor : Jean-Michel Durafour <>
Submitted on : Monday, December 18, 2017 - 11:28:48 AM
Last modification on : Monday, August 19, 2019 - 3:38:05 PM

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Jean-Michel Durafour. Que meurent les girafes ?. Trafic : revue de cinéma, Gallimard / Ed. POL, 2017. ⟨hal-01666339⟩

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