Terrence Malick : glissements de regard

Résumé : Les observateurs les plus divers ont souvent remarqué l'influence du transcendantalisme de Thoreau et Emerson dans le cinéma de Terrence Malick. Celle-ci serait particulièrement sensible dans la manière qu'a le réalisateur de regarder la nature comme destination spirituelle de l'homme, et l'union de l'homme avec la nature comme « tout parfait 1 ». En un sens, Malick ne fait pas là preuve de beaucoup d'originalité et poursuit, en particulier dans The New World, la démarche qui avait déjà été celle du paléo-western, ou en l'occurrence faudrait-il dire du paléo-eastern ; ce que Howard Hawks nommait, pour sa part, le premier genre de westerns : celui de l'appropriation d'un territoire ; là où le second genre s'attache à sa conservation et à son organisation (la substitution de la loi à la force anarchique). Le pionnier est le champion de l'un ; le shérif, celui de l'autre. L'antagonisme, si manifeste depuis Badlands, entre la nature, imperturbable, immuable (voir la contre-plongée qui clôt The New World ou les perroquets multi-colores pendant l'avancée des soldats dans The Thin Red Line), et, d'autre part, la technique-entre les champs et la fonderie (Days of Heaven), la jungle et les combats (The Thin Red Line), la simplicité adamique et la civilisation raffinée (The New World)-, est au fondement de ce geste cinématographique. L'occupation des hommes qui s'en détournent, voire violentent le monde, n'entame en rien la splendeur de l'univers. Et Malick semble souvent aimer à livrer son film à la nature ; à se défaire, de-ci de-là, des repères humains qui structurent d'ordinaire la narration anthropomorphique abandon soudain de l'alternance champ-contrechamp, identification chaotique, afin d'infiltrer les scènes de plans sur la nature, allogènes à la trame scénique ou micro-scénique, souvent déroutants pour la linéarité causale et psychologique, mais picturalement saisissants. Pour mémoire : les crépuscules embrasés sur la prairie de Days of Heaven, la dernière vision d’un mourant à travers une feuille trouée dans The Thin Red Line, l’araignée glissant sur une branche au cours d’une conversation de The New World. De tels plans renversent le rapport d’incrustation, de profondeur de champ, de construction de l’espace : il ne s’agit plus de la prise de position de personnages au milieu d’un décor ou d’un certain environnement, mais de l’inscription, à rebours, du monde dans la sphère d’appartenance humaine. Par ce renversement, la perception, notamment visuelle, devient le fond de la représentation et va subir, partant, un changement notable de registre.
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Contributor : Jean-Michel Durafour <>
Submitted on : Friday, March 15, 2019 - 12:47:57 PM
Last modification on : Monday, August 19, 2019 - 3:32:07 PM

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Jean-Michel Durafour. Terrence Malick : glissements de regard. Trafic : revue de cinéma, Gallimard / Ed. POL, 2006. ⟨hal-02068926⟩

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