Sybarites et winners pieux. Les élites urbaines en représentation

Résumé : Télévisions à écran plat, armada de véhicules tout-terrain, villas de 1000 m2, voyages en première classe air France, pied à terre parisien, week-end repos au Maroc, voile de soie et sac à main Dior… Les années 1990 consacrent ces « biens matériels » sans cesse plus variés et tapageurs qui envahissent le quotidien nouakchottois et donnent lieu à des surenchères théâtralisées dont la grandiloquence s’étend bien au-delà des franges privilégiées de la société pour pénétrer et donner à voir ce qu’est la réussite jusque dans les quartiers populaires. La « marchandise » parce qu’elle est considérée comme un véritable « lieu de réinvention de la différence » (Sahlins, Appaduraï, Mauss, Polanyi…) concentre tous les regards, toutes les aspirations et tous les enjeux pour ceux qui disposent des moyens financiers nécessaires. Il n’est plus seulement question de rivaliser entre égaux de bonnes tentes, dans l’entre soi de « l’élite saharienne » (Bonte, 1999), il s’agit de posséder, de ne décliner aucune « joute de prestige » (Bonte, 2008) pour parvenir, et demeurer, en haut de l’affiche de la bonne société nouakchottoise [mesrah] ; peu importe alors que la margelle du puits s’écroule après que le chameau a bu (Ould Ahmed Salem, 2001), peu importe les entorses aux hiérarchies traditionnelles, pourvu que l’acquisition en grande pompe d’objets histrionesques vous surclassent et inscrivent votre nom au générique du who’s who. Depuis quelques années, posséder constitue toujours une « contestation d’honneur » (Bonte, 1998 ; 2008) et l’ostentation jette toujours avec autant d’éclat sa poudre aux yeux. Mais, pour certains hommes et femmes de l’élite, il s’agit désormais de suivre une liturgie nouvelle qui emprunte d’une part à un arabisme golfique et, d’autre part, à l’islam, mais dans une version allurée. « A glimpse of Dubaï » (Choplin, 2010a, 2010b ; Choplin & Lombard, 2009)… Abayas noires et chapelets aux poignets, Ipod-pad-phone avec des sonneries-versets-coraniques, des voyages fréquents avec grand et petit pèlerinage, prières surérogatoires avec cheikh privé, évergétisme religieux-et-surtout-médiatique, « villas-sourates » (Choplin, 2009 : 111) … les objets se sophistiquent mais se renouvellement peu. En revanche, le message charrié, lui, est porteur d’une idéologie nouvelle. Et c’est dans cet interstice que se loge notre propos : nous donnerons à voir comment ces biens de prestige ne véhiculent plus seulement comme objectif d’inscrire leur propriétaire au sommet des hiérarchies sociales mais bien comment ils participent – parallèlement – à mettre en scène des échelles de la dévotion. En effet, si la variété des exposants sociaux, leurs coûts, leurs supports, leur visibilité et la concurrence agitent Tevragh-Zeïna, depuis 20 ans, ces mêmes exposants sont aujourd’hui détournés, customisés, agrémentés, revisités sous un angle golfo-arabique et/ou religieux. Il nous semble que ce défilé ostentatoire « dévot-chic » – en aucun cas l’un n’éclipserait l’autre – s’inscrit dans un phénomène plus global – qui marie bourgeoisie et piété, consumérisme et ferveur religieuse – celui de l’islam de marché (Haenni, 2005 ) qui prône notamment l’idée de la richesse comme don du ciel. Dans le contexte urbain mauritanien où prédominent réislamisation de l’espace public (Ould Ahmed Salem, 2013) et hyper succès du spectacle de la richesse, du balcon aux dernières loges, le terreau n’est-il pas favorable au développement de ce type de courant islamique qui prône la réalisation de soi et promet que l’argent ouvre le chat des aiguilles et le royaume de dieu ? Nous avançons en effet qu’évolue dans ce sens, pour l’instant, une certaine élite financière, avide de prouver sa noblesse à travers des marques d’expression empruntant à la fois à (1) celles d’une société de cour épuisée – affaiblissement inhérent au changement d’exercice du pouvoir –, (2) à une sensibilité accrue à une arabité réinventée et aux repères globaux d’un l’Islam version « chic ».
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Contributor : Céline Lesourd <>
Submitted on : Friday, September 20, 2019 - 2:47:11 PM
Last modification on : Saturday, September 21, 2019 - 1:28:43 AM

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Céline Lesourd. Sybarites et winners pieux. Les élites urbaines en représentation. Abdel Wedoud Ould Cheikh. État et société en Mauritanie. Cinquante ans après l'indépendance, ⟨Karthala⟩, 2014, Hommes et sociétés, 9782811113179. ⟨hal-02293046⟩

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