Déparler la matière

Résumé : Veillant, s'en défendant, en peine d'abord de trouver dans les textes présentés dans cet ouvrage, écrits sur près de trente ans, sur presque tous les arts, une évidence cobalt, tant s'exhorte dans ces pages denses un regard si détonant sur l'art à la balistique improbable, invérifiable, établi labié de la couleur, fenil atrocement voluptueux de la coulure, mansarde vertébrale de la poussière déclinée, on y touchera enfin, patiemment, au heurtoir d'une trouée méridienne : la pensée de Jean-François Lyotard aura été, empressée pour chaque fête, la sentinelle escarpée de la matière en régime artistique. L'une des plus profondes originalités de l'entreprise esthétique de Lyotard peut se résumer d'une phrase : passer d'une esthétique des formes à une « anesthétique 1 » de la matière. Et pour cela, la ligne n'aura finalement jamais faibli : dégager le regard des discours, exposés, déductions, configurations : toutes « formetures », soit le formé-fermé qui camisole le sensible (apparaissant) rabattu sur le senti (toujours déjà apparu : galvaudé, gelé). L'art, au contraire, consiste à empêcher de voir, d'entendre (reconnaître, identifier), consiste à jouer l'événement de l'apparition, « sédition du sensible 2 », contre les apparences venues et attendues, « à navrer à mort les objets » « jusqu'à ce que le scandale éclate » 3 , à « affranchi[r] la vision incarcérée dans la vue 4 ». C'est que « l'oeuvre donne à regarder quelque chose-ce geste qu'elle est-qui excède ce que le regard peut recevoir (percevoir) 5 ». Deux paramètres auront, plus que d'autres, porté la stricte attention de Lyotard tout au long des districts de la matière : 1/ le matériel-puisque, avec les nouveaux arts visuels et leurs appareillages technologiques (photographie, cinéma), les artistes se retrouvent « soumis à la règle de la définition ou de la détermination des paramètres les plus fins (menus) de la matière même (du matériau du signifiant) de l'oeuvre 6 » ; 2/ le matériau-car, tandis que l'image classique « s'abandonne aux bienséances de la perspective planimétrique 7 », il y a désormais, avec le développement de la chimie synthétique, une matière de plus en plus effrontée, éprouvante : pâte, grumeaux, caillots donc, mais aussi alkyde, acrylique, mousse polyuréthanne, élastomères, lumière, etc. Ni le 1 Voir Heidegger et « les juifs », Leçons sur l'Analytique du sublime ou Lectures d'enfance. 2 Dans Texte dispersés II, « Flora danica », p. 626-642. 3 Ibid., « Parce que la couleur est un cas de la poussière », p. 654-666. 4 Ibid., « La peinture, anamnèse du visible », p. 562-592. 5 Ibid., « Flora danica », p. 626-642. 6 Dans ce volume, « De deux sortes d'abstraction », p. 196. 7 Maurice Merleau-Ponty, La Prose du monde, Paris, Gallimard, 1992, p. 211.
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Contributor : Jean-Michel Durafour <>
Submitted on : Thursday, March 14, 2019 - 10:31:26 PM
Last modification on : Wednesday, March 27, 2019 - 9:37:16 AM
Long-term archiving on : Saturday, June 15, 2019 - 8:27:11 PM

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Jean-Michel Durafour. Déparler la matière. Jean-François Lyotard, "Écrits sur l’art et les artistes contemporains". Vol. 4. "Textes dispersés I : esthétique et théorie de l’art", dirigé par Herman Parret, Presses Universitaires de Louvain, 2012, p. 240-251, 2012. ⟨hal-02068419⟩

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